Non, votre empathie n’est pas une douchette de supermarché : Empathie soignante et T2A.
- Armelle Royline

- 16 avr.
- 3 min de lecture
La T2A ou le "code-barres" du soin : un déni d'humanité.
Le "code-barres" sur le front du patient :
Imaginez un hôpital où, chaque matin, on nous distribuerait une douchette de supermarché pour scanner les actes de soin. Bienvenue dans l'ère de la T2A (Tarification À l'Acte). Dans ce système, un patient n'est plus une personne avec une histoire, c'est une succession d'actes facturables : une prise de sang, un pansement, une journée de lit.
Le problème ? Le soin relationnel – l’écoute, le sourire, le temps de rassurer une famille – n’a pas de code-barres. Pour le système comptable, ce temps est un "temps mort". On nous demande de devenir des scanners : rapides, froids, efficaces.
L'empathie soignante, une "friction" coûteuse pour l'institution ?
Dans ce grand théâtre de la rentabilité, l'empathie est devenue une "friction". Si vous prenez 10 minutes de plus avec une patiente qui pleure, vous "ralentissez" la machine. Vous devenez un grain de sable dans l’engrenage de la performance.
C’est là que naît la blessure morale : vous savez que le soin demande du temps, mais le système vous somme de bâcler. On finit par s’anesthésier, par mettre des œillères, pour ne plus souffrir de ce décalage. C’est la naissance de ce que j'appelle l'alexithymie organisationnelle : une institution qui a perdu sa capacité à ressentir.
Du récit-flèche au récit-panier : reprendre son récit.
Pour expliquer cette violence, j'utilise souvent deux images théorisées par Ursula K. Le Guin :
Le récit-Flèche : C’est le management actuel. Il est droit, rapide, agressif. Il veut transpercer le réel pour atteindre la cible (le chiffre). Il épuise tout sur son passage.
Le récit-Panier : C’est la solution. Dans un panier, on collecte, on conserve, on protège. Le panier, c'est le temps long, le récit, la parole partagée.
Comment le récit nous sauve
Quand nous racontons notre journée, quand nous élaborons ensemble, nos propres récits, quand nous lisons des histoires qui traitent de la complexité du monde, nous reconstruisons cette contenance.
Nous refusons le gaslighting institutionnel (ce mécanisme qui nous fait croire que nous sommes le problème) pour remettre la vérité au centre. Nommer le réel, c’est reprendre le pouvoir sur son récit. C’est refuser d’être un "flux" à optimiser pour redevenir un·e artisan·e du soin.
Vers le Carecène
Il n'est jamais trop tard pour arrêter de collaborer à un système qui brise l'humain au nom de la rentabilité. Passer au "Carecène", c'est enfin comprendre que l'hôpital n'est pas censé "gagner" de l'argent, mais produire de la santé.
Le seul vrai déficit, ce n'est pas le budget : c'est le manque d'humanité. Et le premier acte politique que nous puissions faire, c’est de continuer à prendre le temps de "penser" et de "raconter". Parce qu’aujourd'hui, penser n'est pas un luxe, c'est le premier des soins et que votre empathie est précieuse.
Armelle Royline.
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