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Des flèches dans le Panier d'Ursula K. LE GUIN : Pour une Fiction-carquois.

Dernière mise à jour : 15 juil.

Le carquois narratif : Repenser la tension et la structure du récit. Une hybridation narratologique entre la flèche campbellienne et le panier leguinien.


Nos imaginaires sont en crise.


Partout, j'entends ces phrases : qu'il est important de faire vaciller l'imaginaire collectif et ses récits dominants ; que nous devons changer l'esthétique même des romans de science-fiction, de fantasy et du fantastique ; que nous devons accueillir les récits alternatifs, prospectifs, réflexifs. Je fais partie de celleux qui expriment ce besoin.


Face à l'effondrement climatique, au capitalisme, au néolibéralisme, au cynisme et à la lucidité qui nous traverse, le vieux modèle du héros campbellien (monomythe) – cette flèche conquérante, individualiste qui ne sait résoudre les conflits que par la destruction ou la force – a montré ses limites.


Nous sommes de plus en plus nombreux·ses à chercher d'autres voies et c'est d'ailleurs pour cela qu'il m'était impossible de me ranger aux côtés de celleux qui n'avaient en tête que : la tension narrative, l'action, le climax...


Nous désirons écrire des récits du collectif, de subsistance, de maintenance, des utopies, du solarpunk, du hopepunk où la solidarité et l'espoir sont des actes de résistance. Nous voulons ce que la grande Ursula K. LE GUIN appelait la "fiction-panier" : un récit qui contient, qui n'accumule pas les cadavres, les conquêtes, les conflits violents, mais qui accueille l'Autre, la différence, la vulnérabilité et le maintien du vivant. Le panier, c'est le lieu du Care, du soin, du collectif. C'est le contenant de nos vulnérabilités et le lieu de l'interdépendance.


Écrire du Récit-flèche, je n'y arrivais pas.

Écrire de la Fiction-panier : j'étais trop contemplative.


Aucune formation en narratologie ne proposait la "Fiction-panier" et je devais me résoudre au récit-flèche que je n'arrivais pas à appliquer. Non pas par manque de compréhension mais par conviction. Je ne voulais pas écrire un énième récit avec un personnage qui serait héroïque et où le climax serait un événement spectaculaire. Je me suis donc retrouvée, en tant qu'autrice, devant une page blanche et un doute immense de poursuivre l'écriture. Non pas par manque d'imagination, mais par souci de structure narrative.


J'ai lu et relu des récits de Hopepunk, de Solarpunk et certaines fictions sans conflit (Kishōtenketsu). Certains manquent cruellement de tension narrative, d'action voire, je le reconnais, sont ennuyeux. Non pas parce que l'intrigue l'est, mais parce que la structure même du récit souffre d'un trop-contemplatif, d'un sur-esthétisme. C'est ce qui m'a permis de comprendre pourquoi mes histoires plaisaient aux lecteurices (les thématiques et la poétique) mais pas aux éditeurices : il manquait une structure affirmée.


J'ai relu Ursula K. Le Guin. Elle n'écrit pas de Fiction-panier pure.1


Ses romans ne sont pas totalement horizontaux, contenants, collectifs, ni purement circulaires : ils abritent de multiples flèches. Inspirée par le taoïsme et le refus des dualismes stériles, LE GUIN savait que le contemplatif suppose le mouvement et que l'action a besoin de repos. Ce qu'elle critique est avant tout le récit de l'héroïsme, du Héros qui "égoïse".2


Pourquoi dès lors persister à opposer le Récit-flèche (perçu comme masculin, phallique, conquérant et desctructeur, disons-le, patriarcal) et la Fiction-panier (renvoyée au féminin, à la matrice, à l'espace domestique invisible et sans conflit ? Surtout sans conflit, sans faire de vague. La Fiction-panier subit-elle les injonctions "sois sage" ou "sois gentille") ? C'est cette binarité qui enferme nos imaginaires. Refuser la flèche au féminin, c'est interdire l'autonomie, l'élan vital et le droit de dire "non" (à ce propos, je vous recommande la lecture de Le Parcours de l'héroïne ou la féminité retrouvée de Maureen Murdock (1999) aux éditions Dangles). Associer le panier uniquement au passif, c'est condamner le collectif à l'inertie et la narration à l'ennui. Enfin, ne pas inclure le masculin dans le panier, c'est l'assujétir à l'individualisme permanent et à la violence égoïste.


Dégenrer la structure narrative.


L'enjeu n'est pas de choisir un camp, mais de proposer une hybridation. La flèche doit cesser d'être le synonyme de la performance héroïque, et permettre au personnage-individu de se singulariser au service du groupe, sans se sacrifier. Si l'on souhaite changer de paradigme et faire entrer nos récits dans l'ère du Carecène, il nous faut un nouvel axe poétique et politique : permettre au panier d'avoir une structure de mouvement, et à la flèche d'être contenue, en sécurité, au sein du groupe.


C'est en forgeant mes propres outils pour mes récits qu'est née cette intuition. Mais elle a besoin d'une structure pour devenir une théorie. C'est pour la conceptualiser, la confronter à la critique et lui donner sa pleine légitimité théorique que j'ai décidé de franchir les portes de la recherche universitaire. À partir de septembre prochain, je porterai ce concept au sein d'un Master de recherche en Lettres Modernes.


Ce projet de recherche-création qui guide mon écriture fictionnelle actuelle, porte un nom : la Fiction-carquois.


La Fiction-carquois ne s'oppose pas à la Fiction-panier. Elle en est le prolongement, sa progéniture, sa descendance. Une structure hybride conçue pour abriter et prendre soin des trajectoires individuelles au sein du collectif. Dans la Fiction-carquois, la flèche est désarmée de sa masculinité toxique. Elle devient simplement l'élan, l'objectif à atteindre sans nécessaire réussite ou performance. Je pense que pour changer l'imaginaire/insconscient collectif, il "faut" subvertir et se réapproprier la symbolique.


Si nous partons de cette symbolique de la flèche, outre ce qui a été susnommé, elle nous apparaît à la fois comme un mouvement, une direction mais aussi une transformation. Un symbole davantage ascensionnel que diaïrétique  – comme le propose Gilbert DURAND dans Les structures anthropologiques de l'imaginaire (2020) – même si elle peut représenter une arme.


La flèche narrative est-elle nécessairement le reflet de la performance et de l'individualisme ? Ne peut-elle pas être la capacité à se singulariser ?


L'individualisme versus l'individuation : une clé pour comprendre la Fiction-carquois.


L'individualisme (le Récit-flèche classique) : C'est le héros campbellien traditionnel. Le personnage se construit contre les autres ou au-dessus d'eux :


"Si ces personnages oscillent parfois entre ces différents archétypes (de la sainte à la technicienne, de la sorcière au surveillant), ils partagent une caractéristique commune : ils restent des figures fonctionnelles. Qu’ils soient situés en haut de la hiérarchie ou dans une position subalterne, ils sont systématiquement mis au service d'une intrigue ou d’un protagoniste." Armelle Royline. Les Chroniques du Carecène, mai 2026, article sur le personnage du Care.

La trajectoire du héros campbellien est linéaire, conquérante et sa réussite se mesure à sa capacité à s'extraire de ou à dominer l'Autre. C'est la flèche qui détruit (ou à minima utilise ou ne prend pas soin) pour exister.


L'individuation (la flèche dans le carquois) : Ursula K. LE GUIN n'était pas si radicale quand elle refusait la flèche. Inspirée par la psychologie Jungienne, elle était très probablement au fait de ce que l'on nomme le processus d'individuation de Jung. Et c'est en réalité ce qui caractérise ses oeuvres comme La Main gauche de la nuit (1969) et Les Dépossédés (1974). Elle intègre de fortes trajectoires de personnages comme Genly Aï qui s'apparentent à des "flèches" d'apprentissage au sein de structures collectives complexes.


L'individuation, c'est le processus par lequel un être devient lui-même, unique et singulier, non pas en se coupant du monde, mais en prenant conscience de sa place et de ses responsabilités au sein du collectif. L'individuation exige une trajectoire personnelle (une flèche), mais cette trajectoire a besoin d'un espace de sécurité et d'interdépendance (le carquois) pour se déployer sans devenir ni destructrice, ni sacrificielle. La Fiction-carquois permet au récit d'être en mouvement, de protéger les trajectoires individuelles et offrir une pluralité de réponses (plusieurs flèches) plutôt qu'une solution unique, égoïste et violente.


En d'autres termes, l'individualisme isole, fragmente et détruit alors que l'individuation, c'est le processus vital par lequel un personnage se singularise, trouve sa propre voix et déploie son autonomie au sein et au service du groupe. C'est peut-être pour cela qu'en narratologie on utilise le terme arc trajectoriel (ou arc transformationnel). Il prend tout son sens.


Dans la Fiction-carquois, la flèche est désarmée de son individualisme prédateur. Elle devient le mouvement d'une individuation nécessaire : l'élan d'un personnage qui s'accomplit pour mieux soutenir le collectif, la quête d'altérité, et où le Care (hopepunk, solarpunk, carepunk) devient enfin, tension narrative.


  1. Ce sont les riches conversations avec Patrick Dechesne, éditeur de la collection RéciFs des éditions Argyll, qui me permettent aujourd'hui d'assumer mes réflexions, mes conceptualisations et d'en être fière. Qu'il en soit chaleureusement remercié.

  2. Les Dépossédés. Ursula K. LE GUIN.



Bibliographie :


CAMPBELL, J. (2013). Le Héros aux mille et un visages. J'ai Lu. Édition originale en 1949.

CARABEDIAN, A. (2022). Utopie radicale. Par-delà l'altermondialisme. Seuil.

DURAND, G. (2020). Les structures anthropologiques de l'imaginaire. Armand Colin.

FLEURY, C. (2019). Le Soin est un humanisme. Gallimard, Tracts.

JUNG, G. C. (1973). Dialectique du moi et de l'inconscient. Collection Idées (no285)

Gallimard.

KYROU, A. (2020). Dans les imaginaires du futur. ActuSF éditions.

LE GUIN, U.K. (2020). Danser au bord du monde : Mots, femmes, territoires. Éditions de l'Éclat.

MURDOCK, M. (1999). Le Parcours de l'héroïne ou la féminité retrouvée. Éditions Dangles.

RUMPALA, Y. (2018). Hors des décombres du monde. Écologie, science-fiction et éthique du futur. Champ Vallon.

SIMONDON, G. (2005). L'individuation à la lumière des notions de forme et d'information. Éditions Jérôme Millon.

TRONTO, J. (2009). Un monde vulnérable. Pour une politique du care. La Découverte.

TRUBY, J. (2022). L'Anatomie des histoires. Comment devenir le maître des genres. Michel Lafon.


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À propos de l'autrice : Infirmière en santé mentale et autrice sous un nom de plume, Armelle Royline entre en Master de Lettres Modernes (Recherche-Création) sous son vrai patronyme en septembre 2026. Une double vie littéraire s'organise : la rigueur de la recherche académique d'un côté, et la vulgarisation sur ce blog de l'autre !


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