Le personnage du care : prendre soin du vivant et maintenir le monde.
- Armelle Royline

- 9 mai
- 16 min de lecture
Dernière mise à jour : 15 juil.
Une place pour du Carepunk en littérature de genre (SFFF) ?
Entre la poussière et les sortilèges, les éclats de sabres laser et les fracas des empires qui s'effondrent, une silhouette – silencieuse – se tient dans l'ombre : celle qui prend soin. Le care est souvent relégué au second plan, perçu comme une fonction de soutien ou un second rôle sacrifié plutôt que comme un moteur d'action. Au cœur du concept Carepunk, le personnage du care devient une figure de résistance, le plus subversif de nos imaginaires si on arrive à purger les vieux réflexes historiques qui l’ont emprisonné dans des fonctions sociales subies ou sacralisées.
Le spectre des clichés issu de l'histoire du soin
Aux racines des plus anciennes figures du soin se trouve celle de l'esclave. Ici, soigner n'est ni un choix, ni une vocation, mais une corvée corporelle déléguée à celui que l'on ne veut pas voir. C'est le soin comme corvée organique, où la personne qui prend soin est réduite à un corps-outil pour gérer la souillure, le sang et l'excrément. Dans l'imaginaire, cette figure persiste : Le personnage n'a pas de désirs, pas de famille (ou alors sacrifiée), et pas de trajectoire propre. Son existence commence et s'arrête au chevet du protagoniste, utilisé comme un outil interchangeable au service de l'intrigue. L'exemple type est la figure du soignant racisé, instrumentalisé à l'instar du personnage de John Coffey (La ligne verte, Stephen King) qui possède un don surnaturel au service des "blancs bienveillants" alors même qu'il s'agit – à mon sens – d'une extension de la représentation servile : un esclave du Care que l'on n'enchaîne plus physiquement mais narrativement.
La filiation religieuse et le sacrifice de soi. L’histoire nous a également légué la figure de la sainte ou de la nonne, dont le soin est un long chemin de croix. Soigner est un renoncement spirituel : "l'infirmière" ne s'appartient plus, elle offre son âme à Dieu et se charge de s'occuper des infirmes dans les monastères ou les hôpitaux. Soigner est ici une vocation. Un sacrifice de soi. Snake (Le Serpent du rêve, Vonda Neel McIntyre) incarne cette dépersonnalisation de la "sainte". Sans foyer, ni identité civile, elle fusionne avec sa fonction de soin. Son corps devient, comme pour John Coffey, un outil organique au service des autres et porte, comme une croix, la souffrance humaine. Ce personnage est extraordinaire mais cette fonction de sauveuse rompt avec l'interdépendance. L'Autre accepte ses sacrifices, consomme son soin mais sans jamais lui apporter de l'aide. Elle est alors condamnée à l'errance car qui voit en elle, la femme vulnérable qui dépends, elle aussi d'autrui ?
Snake est très intéressante parcequ'elle est à la frontière mouvante d'un autre archétype : celui de la sorcière et de son savoir interdit. La sorcière incarne le soin horizontal, celui qui puise dans la terre et les savoirs communautaires hors des cadres officiels. Elle est celle qui soigne avec autonomie, souvent suspecte, car elle échappe au contrôle. Dans la SFFF, elle se réincarne en guérisseur·euse, utilisant des pouvoirs, des remèdes interdits ou des technologies détournées pour prendre soin de celleux qui ont été brisé·es puis abandonné·es. Elle représente le soin qui ne demande pas la permission d'exister mais son personnage souffre d'une perception très trop solitaire.
Que reste-t-il comme autres archétypes du soin ?
Bienvenue au Centre d'incubation et de conditionnement de Londres Central et le spectre du soin-surveillance de la psychiatrie. Plus sombre est la généalogie du soin mental. En psychiatrie, l'infirmier pourrait descendre du "gardien" ; du "surveillant" ; de "l'auxiliaire". Sa mission originelle n'était pas de guérir, ni de prendre soin, mais de contenir la déraison pour protéger la cité. Cette ombre persiste : dans de nombreux récits, le soignant est le bras armé de l'ordre, transformant le patient en un « risque » à surveiller plutôt qu’en un être à accompagner. Lenina Crowne (Le Meilleur des mondes, Aldous Huxley) est une infirmière qui travaille au service de vaccination. Au-délà d'une technicité de la norme, et d'un soin taylorisé, elle est le premier maillon du contrôle biopolitique au service de l'État. Un autre protagoniste, plus proche encore du soin-surveillance est celui de O'Brien (1984, George Orwell). Il protège le corps social contre la gangrène de la pensée individuelle. Sa mission est de s'assurer que personne ne meurt en étant "malade" (rebelle) ; il faut être "guéri" (soumis) avant d'être exécuté.
Une autre figure soigne pour la Nation, celle de l’infirmière de guerre : Soigner est un acte de production : il faut réparer les soldats pour qu'ils retournent au front ou qu'ils ne soient pas un poids mort pour l'armée. Elle trie, gère des flux, gagne un statut social et une visibilité héroïque. Elle n'est plus soumise à Dieu mais à une hiérarchie militaire et médicale masculine. Dans la littérature de l'imaginaire, elle incarne un soin froid, presque chirurgical, où l'empathie est un luxe que la bataille (dans l'espace) ne permet pas. Shed Garvey (The Expanse, James S. A. Corey) ou encore Nenneke (The Witcher, Andrzej Sapkowski) incarnent l'infirmier·ière de guerre à haute technicité : soigner est un acte de production. Les corps doivent être triés, réparés pour retourner au combat. C'est un calcul rentable au service du personnage principal et de l'intrigue.
Le soin comme fonction, non comme relation
En résumé, si ces personnages oscillent parfois entre ces différents archétypes (de la sainte à la technicienne, de la sorcière au surveillant), ils partagent une caractéristique commune : ils restent des figures fonctionnelles. Qu’ils soient situés en haut de la hiérarchie ou dans une position subalterne, ils sont systématiquement mis au service d'une intrigue ou d’un protagoniste.
Le soin est ici une ressource extraite, consommée, une force de travail ou un sacrifice héroïque, mais il n'est jamais envisagé sous l'angle de l'interdépendance. Ces personnages soignent, mais ne sont jamais soignés en retour ; ils soutiennent le monde, mais ne font pas partie d'un réseau de soutien mutuel. C'est précisément ce vide narratif – cette absence de "careplot" où la vulnérabilité serait partagée – qui marque la limite des imaginaires classiques et appelle à une rupture peut-être plus radicale.
La rupture Carepunk : L'être incarné
Le Carepunk pourrait briser ces figures historiques dont baigne les littératures de l'imaginaire dans des archétypes figés. Il ne s'agit plus de jouer un rôle – qu'il soit servile, sacré, occulte, héroïque ou policier – mais d'être une présence. Le personnage du care est celui qui refuse d'être une fonction du système. Il n'est pas celui qui soigne ou prends soin uniquement par contrat social au sein de l'intrigue mais un être qui décide, par un acte politique, de se lier à un autre. Ce n'est pas par simple compassion, sympathie mais par ontologie : il choisit de regarder l'humain dans sa vulnérabilité, là où l'intrigue ne veut voir qu'un corps à gérer, une âme à sauver, une menace à contenir ou une main-d'oeuvre à exploiter.
Dans une vision Carepunk, le soin - mais plus globalement le care -, devient l'ultime acte de résistance : une incarnation radicale qui rend au personnage du care son identité d'être humain.
Le Care, une philosophie de l'interdépendance
Le Carepunk s'appuie sur une vérité brutale et magnifique : l’être humain naît inachevé. Contrairement au prédateur qui bondit sitôt né, nous sommes l'espèce de la détresse absolue. Ce que les biologistes (Bolk, Gehlen) nomment la néoténie – notre état de "fœtus permanent" – n'est pas une faiblesse, ni une force, c'est notre socle. Elle nous renvoie à notre réelle condition : l'interdépendance. C'est notamment la raison pour laquelle notre cerveau reste plastique, ouvert à l’apprentissage, à la culture et, surtout, à l’Autre. Contrairement au mythe qui tente de nous faire croire au "self-made man" autonome et à l'illusion de l'indépendance, le Carepunk part du constat que nous sommes l'espèce qui nécessite le plus de temps de soin pour survivre.
Dans cette perspective, le soin n'est pas un "bonus" charitable, c'est la condition de possibilité de notre existence. Le personnage du care ne soigne pas par "gentillesse" ou par "fonction", mais par une conscience aiguë de ce manque originel. Il déploie une empathie sans contagion émotionnelle : Le personnage du care authentique ne "souffre pas avec" et à la capacité de comprendre la vulnérabilité de l'autre tout en maintenant une structure. C'est une compétence technique émotionnelle de haut niveau.
Dans un univers Carepunk, il n'y a aucune hiérarchie entre suturer la chair, accueillir une souffrance émotionnelle ou réparer un processeur. Tout est maintenance. Prendre soin, c'est lutter activement contre l'entropie. Le personnage du care est celui qui possède de la graisse sous les ongles et du sang sur les mains (bon peut-être pas en même temps). Il refuse l'obsolescence, qu'elle soit technologique ou humaine. Réparer un droïde obsolète avec des pièces de fortune ou soutenir un compagnon brisé par un trauma relève du même geste politique : c'est affirmer que ce qui est vieux, fragile, malade, vulnérable ou abîmé a encore de la valeur.
C'est un héroïsme de la continuité. Alors que le héros classique détruit pour gagner ou est érigé en "self-made-man" dont je parlais, le personnage du care maintient pour durer et sait que c'est possible uniquement grâce au collectif, là où la vulnérabilité est enfin autorisée.
Le personnage du Care ne soigne pas par "bienveillance, gentillesse ou compassion", mais par une conscience aiguë de ce manque originel.
Existe-t-il déjà des personnages du care dans la littérature de l'imaginaire ? La réponse est oui.
Quelle place pour les personnages du care dans les récits alternatifs ? (Hopepunk & Solarpunk)
Dans les récits de Hopepunk et de Solarpunk, les personnages du care (le soin, l'attention à l'autre, la sollicitude) ne sont plus de simples figures secondaires ; ils deviennent le moteur même de l'intrigue et de la résolution des conflits.
Chez des auteurices comme Becky Chambers (Les Voyageurs, Histoires de moine et de robot etc.), Camille Leboulanger (Eutopia), Émilie Querbalec (Les sentiers de recouvrance), Ketty Steward, Sabrina Calvo ou encore Li-Cam, (eh oui ! en France nous sommes riches d'auteurices care !), on observe un basculement radical de la figure du héros.
Mais ce n'est pas nouveau.
Ursula K. Le Guin avait déjà ouvert la voie sur un conflit narratif qui s'organise autour de la société et non plus autour de la conquête.
Le récit SFFF traditionnel repose souvent sur la destruction (vaincre un ennemi, un système, un méchant...) alors que les récits utopiques alternatifs reposent sur la maintenance du monde, de l'outil, de la société, de l'Autre.
Le passage du "héros de la performance" au "personnage du care"
Le soin apporté aux machines, aux corps ou aux esprits est un acte de résistance face aux récits dominants de la littérature SFFF. La compétence relationnelle, la capacité à désamorcer des tensions émotionnelles sont traitées avec une importance aussi précieuse qu'une bataille spatiale, et le climax n'est pas forcément une explosion mais une conversation difficile qui aboutit à une compréhension mutuelle.
L'hospitalité radicale du Hopepunk est un choix militant : le personnage qui passe du temps à cuisiner, préparer du thé ou aménager des espaces confortables c'est rendre visible le "travail reproductif". C'est démontrer que la (sur)vie d'une communauté dépend de sa capacité à prendre soin des vulnérables de l'Autre. Pourquoi je tiens à barrer des vulnérables ?parce que vous l'aurez compris, nous le sommes toustes et contrairement au héros solitaire de la SF classique, le personnage du care reconnaît qu'il a besoin des autres. Il reçoit autant qu'il donne. Il prends le temps d'accueillir ses émotions. Dans ce type de récit, la santé mentale et le rétablissement ont une place centrale et transforme le soin de soi en une étape nécessaire à la construction d'un futur viable.
Dans le Solarpunk, le care dépasse les relations humaines pour s'étendre à l'écosystème et aux technologies. Les personnages sont des jardiniers, de biologistes, des ingénieurs qui s'extraient (je choisis spécifiquement ce terme) du capitalocène pour écouter les besoins de leur environnement plutôt que de le dominer. Les robots et les intelligences artificielles (comme Lovelace chez Chambers) ne sont pas des menaces existentielles, mais des partenaires avec lesquels on tisse des liens de soin réciproques, redéfinissant la notion de "famille choisie".
Dans les récits alternatifs, le personnage du care est celui qui permet au monde de continuer. Il démontre que le futur ne se construit pas à coups d'éclat mais par la lente répétition des gestes de soutien.
Quelle critique peut-on faire ?
Les personnages, mêmes dans les récits alternatifs, incarnent le care par la fonction sociale (le besoin d'archétype dans la fiction ?). Un moine de thé (la figure de la religieuse) pour Becky Chambers, des archivistes, des biologistes, des mécaniciens ou des figures domestiques qui renvoient (sans le vouloir) à des rôles de servitude historique. L'exception étant peut-être dans Eutopia où les personnages n'ont pas (nécessairement) d'expertise de départ.
Le care sans fonction est-il possible sans tomber dans l'essentialisme ou la sur-expertise ?
Est-il possible d'incarner le soin sans que ce soit un métier ou un rôle social ? Si l'humain est structurellement inachevé, le soin ne devrait-il pas être une condition biologique universelle ? Et si on considère que le care est inhérent à l'espèce humaine, le risque n'est-il pas encore de faire du soin, une non-expertise ? Au risque de retomber dans l'adage "le soin est naturel, une vocation, un don, une faible rémunération ou une gratuité". Comment sort-on de cette impasse ?
Pour éviter que le soin ne soit considéré comme un "don" (souvent assigné aux femmes ou aux minorités), on pourrait le définir comme une compétence cognitive, émotionnelle et pratique :
L'attention est un effort : Le soin demande une analyse constante des besoins de l'autre (exprimés ou non). C'est une compétence acquise avec le temps, une expertise de la singularité. Si nous sommes biologiquement inachevés, le soin est effectivement une condition humaine, une condition de (sur)vie. Mais ce n'est pas parce qu'une chose est nécessaire qu'elle est "gratuite" ou "instinctive". L'attention exige un apprentissage.
Le soin est une infrastructure : Si le soin est naturel, assorti d'un exercice de la sollicitude et d'une compétence acquise individuelle alors il faut l'ancrer dans le commun. Au lieu de dire "le moine ou le robot soigne/prends soin de Y", on pourrait, à l'instar du concept de la relation de soin, dire "la relation entre le moine et/ou le robot avec les autres produit du soin". C'est finalement ce qu'il se passe pour les protagonistes de Becky Chambers : La relation a un effet direct sur Dex et Omphale.
La politisation du Care : Pour que le soin ne soit pas gratuit (au sens de "sans valeur"), il doit être politisé en devenant une compétence civique de base par le biais de l'éducation. Tout le monde devrait pouvoir/savoir s'occuper d'un enfant, d'un jardin ou d'un deuil. Non pas parce que c'est naturel ou acquis mais parce que c'est la condition d'une société qui ne s'effondre pas. Si tu ne prends pas soin du commun, alors tu n'as plus de commun. Cela engendre une réciprocité structurelle et une co-responsabilité. Et dans les littératures de l'imaginaire (si on veut être dans le récit alternatif et non l'utopie), l'auteurice ne devrait pas décharger symboliquement la charge du care à un seul personnage. L'angle mort du Hopepunk réside peut-être dans le risque d'une société trop lisse (effet cosy) alors que le soin est une charge mentale épuisante.
Le Care est pénible : C'est peut-être difficile à entendre sous le couvert de la bienveillance, du bon et de la vocation, mais c'est la réalité. Le Care n'est ni douceur, ni espoir. C'est une responsabilité qui demande du temps, de l'énergie, qui peut être sale et coûteux émotionnellement. Reconnaître la pénibilité du care et la fatigue qu'elle engendre, c'est sortir du mythe de la vocation et du sacrifice et entrer dans une éthique partagée.
Une alternative aux personnages cités ?
Peut-être faut-il chercher des personnages qui font du care contre leur fonction sociale. Un personnage dont la fonction est destructrice mais qui, par des failles personnelles, commence à prendre soin par rapport à ce qui est attendu de lui. Comme le murderbot de Martha Wells (Journal d'un AssaSynth) : un robot tueur qui, au lieu de remplir sa fonction, choisit de protéger ses humains parce qu'il s'est attaché à leurs feuilletons télé. Ici, le soin est un acte de résistance de sa propre fonction sociale. Il ne s'agirait plus d'une vocation mais d'une transgression à l'instar de nos banquiers et de nos ingénieurs qui quittent leurs hautes fonctions pour le Vivant. Ces déserteurs qui passent d'une fonction de gestion du capital au soin redécouvrent leur propre vulnérabilité (burn out, perte de sens). En quittant une fonction sociale qui les voulait performants (invulnérables), ils acceptent leur état d'être inachevé, dépendant des autres et de son écosystème.
Ce qui est intéressant et fascinant c'est la façon dont ces personnes utilisent leurs compétences au service de la maintenance et de l'expertise de la réparation. Le soin (sur le tard) devient une rééducation : C'est un effort de déconstruction où il s'agit de désapprendre une logique de rendement pour incarner ce qui est plus précieux que le succès social : la valeur du soin. Le fait de quitter un haut salaire pour s'occuper d'une ferme, d'un tiers-lieux, d'une association montre à quel point le soin n'est pas gratuit mais que les hautes rémunérations ne se trouvent pas là où il y a le plus de sens. Dans le Solarpunk, on peut voir des bureaucrates ou scientifiques sortir de leur cadre pour véritablement soigner la planète.
Cette désertion transforme le soin en un véritable outil de lutte, faisant passer le care du domaine de l'éthique à celui de la subversion politique. C'est ici que s'affirme la singularité du Carepunk face aux autres courants de l'imaginaire radieux.
Carepunk, Hopepunk & Solarpunk : Quelles nuances ?
Le Carepunk serait inévitablement un cousin des différents courants de la SFFF optimiste, mais leurs moteurs diffèrent :
Le Hopepunk résiste par l'espoir et une gentillesse radicale. C'est un postulat moral : choisir d'être bon. Le Hopepunk s'inscrit dans l'éthique du Care au sein d'un microcosme ;
Le Solarpunk résiste par les solutions. C'est un postulat plus structurel : bâtir
une utopieun monde technico-écologique harmonieux.Le Carepunk pourrait résister par le postulat de l'interdépendance : Il répond présent (sans sacrifice de soi) parce qu'il a une responsabilité envers la vulnérabilité.
Quels moteurs narratifs ?
Le Hopepunk & le Solarpunk basent leur conflit narratif sur la construction d'une alternative. On bâtit des structures (panneaux solaires, jardins partagés, rituels de thé) pour penser les futurs possibles et désirables. Le soin y est une pierre angulaire, souvent déjà établie ou en cours. La vulnérabilité est intégrée, on accepte d'être dépendant parce que c'est la loi du Vivant.
Le Carepunk pourrait avoir comme moteur, le sabotage de la fonction. Le personnage ne part pas d'une page blanche post-apo mais d'un système destructeur qu'il habite. Le soin naît d'une prise de conscience de faire partie du système et la vulnérabilité est une découverte brutale : C'est le moment où le personnage performant ou assigné à une fonction, réalise qu'il est un être néoténique, inachevé et dépendant. Le soin est une insurrection, une transgression. Une transition entre la dystopie et l'eutopie.
Le carepunk ne cherche pas à sauver le monde de demain, il cherche à rendre la vie digne dans les failles d'aujourd'hui.
Caractéristique | Hopepunk | Solarpunk | Carepunk |
Le soin est | Une posture éthique. | Une harmonie écologique. | Un acte de sabotage du système. |
Archétype | Le personnage bienveillant (savoir être). | L'artisan-jardinier (savoir faire). | Le déserteur (être et faire). |
L'expertise | La relation, le lien. | La technique verte, l'écologie, la maintenance. | Subversion de la compétence performative au service du care. |
Objectif | Espérer et être en relation avec l'Autre. | Bâtir un futur désirable et viable. | Maintenir le Vivant et le non-vivant malgré le système. |
Rapport au temps | Temps présent. | Temps long. | Temps répétitif (cycle) basé sur le reproductif. |
Carepunk & Careplot
Le care est punk car il traite de la trahison de classe ou de fonction au sein d'un système politique. Le soin est une maintenance coûteuse effectuée par des gens qui ont décidé que leur humanité inachevée valait plus que leur fonction sociale prestigieuse. Pour autant, le carepunk ne se limite pas à la désertion des "élites" ; il est aussi le cri de celleux qui, confinés au soin de l'ombre, décident de politiser le domestique. C'est le renversement où l'on cesse de cacher la vulnérabilité pour en faire le socle d'une nouvelle organisation sociale. Le soin n'est plus une fonction de service, il devient une exigence politique.
Je profite de cet article pour tenter une définition non exhaustive de ce qu'est une structure narrative basée sur l'éthique du care, que l'on peut retrouver dans les récits alternatifs susnommés :
Careplot (n.m) : Structure narrative qui substitue l'éthique du care et la maintenance à la dynamique de la conquête. Contrairement au schéma narratif traditionnel centré sur l'ascension d'un héros, le careplot se focalise sur la circularité des gestes de soin, la réparation des liens relationnels, les compétences émotionnelles, la communication assertive et la préservation du vivant. L'intrigue ne progresse pas par l'élimination d'un antagoniste, mais par la capacité des personnages à absorber les chocs et à co-construire un espace de résilience.
Conclusion
En définitive, les figures du soin en SFFF que nous avons exploré, oscillent constamment entre les archétypes, glissant de la sainte à l'esclave, ou de la technicienne au surveillant. Mais ce qu'il faut retenir, c'est leur isolement structurel. Dans le récit classique, le personnage du care est un satellite : il gravite autour d'un centre (le héros, l'intrigue...) sans jamais faire partie d'un réseau.
Leur pouvoir est soit hiérarchique soit subalterne, mais il n'est jamais interdépendant. On consomme leur soin comme une ressource extractible, sans que le personnage qui soigne n'ait lui-même le droit à la vulnérabilité ou au besoin d'autrui. Le care y est perçu comme un flux unidirectionnel.
Le véritable défi du Carepunk est peut-être là : sortir de ces figures solitaires pour inventer des "careplots" (trames de soin). Ce ne serait plus l'histoire d'un individu qui maintient le monde à bout de bras, mais l'histoire d'un monde qui ne tient que parce que chaque personnage accepte d'être, tour à tour, celui qui porte et celui qui est porté. Tant que le soin sera une fonction de soutien sacrifiée, il restera une "périphérie" de l'imaginaire. Le rendre central, c'est faire de la vulnérabilité partagée le moteur même de l'Histoire.
Nous sommes tous censés être "care". Ce n'est pas une spécialisation de classe, c'est le socle de notre humanité qu'il faut exercer et éduquer. Un récit Carepunk transforme cette responsabilité en une dynamique capable de rebâtir des mondes ou d'habiter le trouble*.
*Vivre avec le trouble, Donna J. Haraway. J'ai choisi d'utiliser son terme car ses travaux ont nourri (comme ceux de Ketty Steward et de Ursula K. Le Guin) mes réflexions.
Armelle Royline.
Inspirations :
Collectif, Au bal des actifs. Demain le travail, La Volte, 2017 ;
Fisher, Mark. Le réalisme capitaliste, Éditions Entremonde, 2018 ;
Haraway, Donna J. Vivre avec le trouble, Les Éditions des mondes à faire, 2020 ;
Le Guin, Ursula K. est sa théorie de la fiction panier ;
Steward, Ketty. Le Futur au Pluriel : réparer la science-fiction, Éditions Inframonde, 2023 ;
Les oeuvres et auteurices cité·es ;
Les travaux autour de l'éthique du Care de Carol Gilligan, Joan Tronto, Fabienne Brugère, Cynthia Fleury ;
Les travaux sur la néoténie et l'antropologie (l'humain comme "être de manque") ;
Les travaux autour des neurosciences et la plasticité du cerveau.
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Crédit photo : Visualsolis | Pixabay


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